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Comment un comédien peut-il être tout à la fois un être de passion, de sensibilité extraordinaire, tout en étant un féru de travail et de discipline, qui au sommet de son art, de tous les arts, demeure un être de tête, un esprit, un fils de la psyché, et non du soma?

C'est au travers de ce paradoxe que Diderot souhaite discuter de la condition du comédien au XVII ème siècle.

En effet, le comédien est tiraillé par cette dualité entre la nature et la culture que l'on retrouve en anthropologie et systématisée par des auteurs tels que Lévi Strauss. Le comédien est la personne qui se trouve au carrefour de cette notion, par le fait qu'il est bien souvent, pour les meilleurs d'entre eux, un être dôté de qualités naturelles hors norme proche de ce que l'on peut appeler le génie, d'autre part, il est un être qui par la discipline, le travail et l'acharnement peut parvenir un jour à l'art en tant que tel, à la maîtrise de ses talents et non à sa profusion par un travail long et lent de perfectionnement et de répétition.

Tantôt courtisan, tantôt imitateur, le comédien échappe aux nombreuses définitions qui existent à son sujet.

L'acteur est une âme, il est aussi geste, mimique, forme autant que fond. Certains réalisateurs des années 60 tels que Robert Bresson  notamment, au travers d'une mise en scène du geste que peut constituer le vol ( Pick-Pocket), l'appropriation d'une chose ( l'argent) ont conscience de cette scission entre l'être de l'acteur et ses apparâts et prolongations que l'on pourrait appeler expressions.

Récemment, ce sont des artistes tels que Lady Gaga qui, par la manière dont ils investissent le vêtement et le surenchérissent par rapport aux qualités naturelles données du créateur, sont le plus révélateur de la persistance du problème que constitue l'être et le paraître, l'inné et l'acquis, le talent et le travail, l'art et l'atisanat.

Les préceptes issus du Paradoxe sur le comédien sont des préceptes qui semblent aujourd'hui encore d'actualité par le fait qu'ils témoignent de la difficulté de faire corps avec le jeu, et de s'unir avec une prose sans s'y perdre: le comédien n'est pas l'hystérie ni le mal, mais la froideur, le contrôle et le passeur de parole. Ainsi, il n'excelle dans son art que lorsque la " longue expérience est acquise, lorsque la fougue des passions est tombée, lorsque la tête est calme, et que l'âme se possède."

 Le précepte suivant, à savoir que: " On est soi de nature; on est autre d'imitation; le coeur qu'on se suppose n'est pas le coeur qu'on a. Qu'est-ce donc que le vrai talent? Celui de bien connaître les symptômes extérieurs de l'âme d'emprunt, de s'adresser à la sensation de ceux qui nous entendent, qui nous voient, et de les tromper par l'imitation de ces symptômes, par une imitation qui agrandisse tout dans leurs têtes et qui devienne la règle de leur jugement. Celui donc qui connaît le mieux et qui rend le plus parfaitement ces signes extérieurs d'après le modèle idéal le mieux conçu est le grand comédien."

rappelle la difficulté d'être soi, aujourd'hui, énoncé notamment au travers des travaux de Michel Foucault face aux diversions que constituent les représentations du moi, qu'elles soient physiques, psychiques, matérielles, idéelles. Si l'on est autre, ce n'est jamais par hasard ou d'une manière spontanée et naturelle mais bien parce qu'on aura accepté de rentrer dans la structure que constitue l'autre dans sa toute étrangeté, c'est-à-dire dans un symbole, une figuration, une a-normalité de mon semblable qui en fait ma plus intime préoccupation et m'anime d'un désir de lui ressembler.

Le comédien n'est jamais un être tout feu tout flamme qui par l'excellence de ses qualités innées peut prétendre à l'art et à son universalité.

 Diderot nous le dit bien: Un grand comédien est "un pantin merveilleux dont le poète tient la ficelle, et auquel il indique à chaque ligne la véritable forme qu'il doit prendre.", quelqu'un qui se laisse sculpter par le sculpteur, ou qui accepte d'exister au détriment de sa véritable nature, de s'oublier sans doute, de disparaître dans la maîtrise de son art, de s'abandonner dans une sagesse profonde.

Le comédien ne sent pas, mais est celui qui s'exerce à "rendre si scrupuleusement les signes extérieurs du sentiment que vous vous y trompiez."

Il est masque et n'est semblable à l'homme que parce que son visage est caché, parce que le jeu est si visible et grotesque _qui n'est jamais entré dans une salle de spectacle en ne sachant pas très bien que nous ne sommes pas dans le vrai mais dans la pure redite du réel? _ qu'il en devient prétexte, réserve, prudence, face à ce qui existe de si beau en l'homme?

Tout cet oublié que constitue le cadre qui entoure le comédien est indice de combien l'émotion et la sensibilité sont des attributs humains d'une grande rareté: ici réside peut-être la force du texte de Diderot, celle de nous montrer combien nous sommes peu enclin à maîtriser nos passions, à les réexprimer aussi simplement que dans une joie spontanée de l'existence et combien il nous faut mentir pour être finalement si vrai.