photo-4

Edvard Munch est-il bien un artiste solitaire?

Isolé,peignant des couleurs froides, posées sur la toile, sans rien?

Son oeuvre peut-elle, oui ou non, se réduire à une telle définition?

L'exposition Edvard Munch, L'oeil moderne, actuellement présente au Centre Pompidou, refuse de définir ainsi l'artiste.

Silencieuse, triste et angoissante est son oeuvre, certes, dans les autoportraits du peintre, dans les enlassements des amants ou encore dans les paysages violets, bleutés, orangés: Munch explore sans doute au travers d'elles un état intérieur fragile, éteint, qui rappelle certaines oeuvres fameuses de Van Gogh. Il semble donc que ce qui caractérise son oeuvre, c'est une volonté d'envoûter et d'emmener l'observateur quelque part, oui, vers une réalité simple et première: nous-même. 

Mais l'artiste ne s'arrête cependant pas à de tels états introspectifs et solitaires et questionne aussi ses limites: réfléchir, crier, avoir peur, sentir... Oui, mais n'est-ce pas là des états qui nous invitent d'abord à voir le monde, à l'aimer et le réécrire avec d'autant plus de véhémence?

Au travers d'oeuvres telles que le Noctambule, il invite le spectateur à devenir un voyeur actif de la scène que constitue le tableau, à la manière de l'Olympia de Courbet. Munch est curieux des réalités nouvelles de son époque tels que le cinématographe ou encore la photo qui permettent de redéfinir la place du lecteur que consitue le spectateur face à l'art et les questionne au travers d'une disposition spatiale bien particulière des protagonistes des tableaux par rapport à la perspective.

Si l'angoisse, la peur et la mort rôdent autour des personnages de ses oeuvres, c'est aussi vers la nuit, vers les arbres, la forêt que nous invite Munch: si sombres fussent les jours des amants, les cieux bleutés, les chemins dans la neige, la tension et le mal être des situations représentées par le peintre, semblent disparaître et laisser place à une réalité toute autre: celle du dehors, fait de brun, de gris, de vert émeraude, de rose pâle et magique.

 Un dehors dénué de toute sophistication, froid et rappelant la peinture symboliste de Puvis de Chavanne et porteur de promesses fragiles.

Munch, s'il questionne sans cesse l'intériorité des êtres, le temps qui passe et la mort qui les terrorise, est un créateur qui parvient à nous mener au coeur même de cette tourmente que constitue la mélancolie des personnages, à la beauté de l'environnement qui les entoure, fait d'eau, de ciel blanc, de tronc d'arbre et de lune. Si l'artiste est un oeil moderne, pour reprendre l'expression phare de l'exposition présentée, c'est parce qu'il questionne constamment l'existence de cet extérieur, que cet extérieur soit le spectateur, la perspective, ou encore la réalité. 

Nous pouvons sans doute parler de peinture existentielle à propos de celle d'Edvard, cherchant à placer l'homme parmi les autres et comme être en rupture avec son environnement. Artiste se trouvant à la charnière des mouvements impressionnistes et expressionnistes, ses oeuvres interrogent spécifiquement le devenir difficile de la peinture face à l'arrivée de nouveaux supports artistiques que sont le cinéma ou encore la photo. Où se placer face à cette technicité et que reste-t-il de la fixité d'une toile?

 Munch semble interroger plus que tout autre peintre la question du mouvement et la relation dialectique qui s'instaure entre une oeuvre et le voyeur que constitue celui qui l'observe: un tableau ne se suffit plus à lui-même, est orphelin sans l'oeil; l'oeil de l'artiste vis-à-vis de ses propres oeuvres,l'oeil de l'étranger, du spectateur, l'oeil du tout autre.

 Munch est éminemment moderne en ce point: critique de son propre travail, gardien de sa propre créativité, il est un penseur doublé d'un artiste qui doit être pris au sérieux.

Le devenir de ses toiles est précaire et angoissant, comme le regard des protagonistes de ses toiles, ou encore la fusion des visages et des amants et il faut donc comprendre, apprivoiser, observer, retarder, prendre du temps et l'inscrire au plus profond de ce visible qu'il nous offre.

Munch "oeil moderne", gardien des écoles de son temps, est un Aristote,un Kafka avant l'heure, qui dans l'incapacité de comprendre les abus de la technologie de son ère ne peut nous inviter qu'à la plus grande prudence, à un onirisme gelé et à l'angoisse de vivre dans un décor que l'on ne peut plus reconnaître.

Une exposition remarquable!