La mort, la jolie femme.
Philippe Labro est un touche-à-tout: parolier, écrivain, journaliste, reporter...
Pourtant lorsque nous lisons La traversée, roman paru en 1996, qui se situe à la fin de sa carrière,le lecteur est confronté à un homme seulement: celui qui parle, raconte, confesse.
Au travers d'un style très énergique, narrant l'histoire d'un homme qui rencontre la mort, le lecteur voyage vers une contrée aussi mystérieuse qu'innommable, impersonnifiable, absente.
Labro parle-t-il vraiment de la Mort, comme la quatrième de couverture le laisse figurer? La traversée qu'il vit est-elle bien parsemée de toutes " sortes de choses", de "monstres", d'anges" ou encore de "paysages et de visages"?
La lecture de ce roman ne répond pas à cette interrogation. Les images sont fragiles, les univers évoqués et traversés par le narrateur, tout autant. Les titres des chapitres laissent cheminer l'idée que la mort a à voir avec la lumière, un lieu, ou encore le langage. Les titres tels que " les visiteurs", "la Raison n'a pas toujours raison", "ceci n'est pas un roman", "la mort est juste derrière, à gauche", jouent sur l'ambivalence qu'elle constitue, sa dépendance constante à la matérialité du livre, à sa dimension métaphysique, à l'ailleurs "indéfinissable" qu'elle constitue inlassablement.
Si nous la voyons et la vivons, nous lecteurs, sous la plume de l'écrivain, c'est bien par la force infinie d'évocation du mot, de ce qu'il projette, que ce dernier soit poétique ou non: la poésie se fait rare dans cet ouvrage, elle est presque trop visible quand elle est là par conséquent et c'est pour cela que nous l'apprécions et pouvons la déguster.
Le titre en lui-même signe une ambiguïté: de quelle traversée parlons-nous? Traversée d'une mer aussi grande qu'inconnaissable ou de celle vécue par le narrateur, de "l'autre côté du miroir" telle une Alice moderne, de l'autre côté de la vie, frôlant non plus le tout mais le néant ou encore la mort?
Le livre ne répond pas à ces doutes. Ouvrage de philosophie, qui suggère et dévoile plus qu'il ne dicte, La traversée raconte l'histoire d'un homme en salle de réanimation qui a failli perdre sa vie, "voyage immobile que j'ai fait sur ce lit d'hôpital, un voyage qui m'a conduit aux porte de la mort". Ces voyages changent un homme, et dans le cas de Labro, nous voyons combien il bouleversera toute la linéarité et cohérence de son existence. Les chapitres se lisent comme des rappels, des flashs de conscience anachroniques et désordonnés. Oniriques mais aussi personnelles sont les images que nous parcourons sous sa plume: citations d'Aragon, Turner ou encore de chanteurs illustres radoucissent néanmoins ces teintes. Sommes-nous dans la salle de réanimation ou sommes-nous partis du côté obscur, de l'autre côté, dans les remous, les vagues, le noir?
Le ton général de l'ouvrage navigue constamment entre une confession apeurée et affolée par ce qu'elle constate et a vu et un ton humoristique et beaucoup plus léger, détaché, qui cherche à donner corps et image à une contrée entraperçue, au travers de l'évocation de souvenirs.
Le sentiment qui se dégage, la dernière page du livre lue, est que La traversée n'est pas si douloureuse, qu'elle est sans doute quand même un peu longue (298 pages), qu'elle tangue entre la redécouverte ( la troisième partie s'appelle naître une deuxième fois), la vie et la mort, (le monde de l'hôpital et celui des êtres aimés), l'éveil et le sommeil, les fantaisies et les réalités ( les vrais souvenirs et les fausses évocations du narrateur vis-à-vis de son histoire personnelle) et quelque chose de presque palpable, le temps d'un livre?
Un livre malgré les thèmes abordés qui s'avère donc bien vivant et métaphorique: " Mais la mort, c'était quoi? C'était qui? Ce n'était pas seulement ce coin vide, à gauche, derrière moi, à l'angle de la pièce de la réa. C'était peut-être Karen..."
Qui donne un visage à l'inimaginable. Et que les philosophes aillent au diable, en particulier Kant: les apriori de la raison pratique ne sont pas des songes ( l'espace et le temps). Ils se vivent. La preuve.










