H_P_-Lovecraft

C'est un livre bien intéressant que celui écrit par Houellebecq au sujet de Lovecraft témoignant d'un réel amour de ce premier pour ce second. Cet ouvrage, en effet, parle de la fascination de l'écrivain contemporain pour son aîné; fascination qui n'empêche pas pour autant Houellebecq de faire preuve d'authenticité et de franchise dans ses arguments en faveur ou à l'encontre de Lovecraft.

Car Lovecraft est un auteur difficile d'accès. Difficile parce que construisant un système mental infini qui n'est issue ni de l'histoire, ni de l'imaginaire sinon d'une relation et d'une articulation entre ces deux éléments, deuxièmement, difficile parce que construisant des systèmes spatiaux-temporels ne relevant d'aucune réalité.

Houellebecq est un auteur tout à fait attentif à la dimension musicale et stylistique de Lovecraft et remarque chez ce dernier une absence totale d'intérêt pour la grammaire ou encore pour le goût des mots. Il est saisissant de constater combien l'auteur se préoccupe si peu de la redondance ou encore de la répétition de nombreux termes au sein d'une même phrase, ce qui donne à l'ensemble de l'oeuvre de Lovecraft, dans son style une couleur et une teinte très chargées et d'autant plus horrifiques.

Ce style, quoiqu'il en soit, est inoubliable dans sa laideur et nous conforte dans la réalité de ses atmosphères démoniaques et terribles. Lovecraft, à l'encontre de ce que peut en penser Houellebecq  est un auteur littéraire, de rythme et de mots, qui respecte tout à fait la dimension musicale tout autant que spatiale de son univers.

Le monstrueux, l'hideux, le sordide, exprimés au travers des personnages imaginés par Lovecraft tels que Ctulhu, sont en réalité une possibilité d'esthétisme fantastique chez l'auteur. Houellebecq parle, à ce titre, de descriptions architecturales notamment dans des oeuvres telles que Dans l'abîme du temps ou encore dans les Montagnes hallucinées. Cette description donne force et structure aux textes lovecraftiens et nous aide d'autant mieux à avancer dans ses décors grandiloquents et labyrinthiques.

Houellebecq doit cette admiration envers son aîné sûrement du fait que de cette architecture très aiguisée des lieux et des espaces inventées, naît une fascination chez le lecteur de ces endroits qui n'est pas sans rappeler celle que nous pouvons ressentir au travers des personnages de Houellebecq,  saisis dans des univers qui se construisent par un méli-mélo de diffusion d'informations, économiques, politiques, de choix esthétiques en ce qui concerne métier, caractère et environnement des personnages et d'une volonté de dire quelque chose et transmettre un message par la métaphore que peut constituer la vie de ces êtres inventés.

Tous ces éléments nous révèlent combien l'univers lovecraftien, tout stérile à l'évocation de réalités humaines telles que la sexualité ou encore l'argent, peut nourrir des auteurs modernes, les inspirer et leur rappeler que derrière ce grand Non à la vie que dénonce Houellebecq chez son aîné par la description d'un monde noir, cadavérique, rampant dans les terres, se cache sans doute quelque chose de réellement beau, à savoir une recherche  de la vérité et d'une compréhension de l'environnement, comme on la retrouve chez Houellebecq, à n'importe quel prix y compris celui de l'exploration des autres dimensions non-euclidiennes, toutes terribles furent-elles.

Lovecraft est un auteur paradoxale donc: si ces écrit sont profondément noirs, c'est, nous explique l'auteur des Particules Elémentaires afin de donner une alternative à la vie quotidienne, alternative qui doit pour parvenir à la lumière, à la cathédrale architecturale que constitue l'oeuvre de Lovecraft, se noyer, se perdre dans ce désert innommable de froideur et d'immondices qu'est le monde, décor qui n'est pas sans rappeler celui de Borges et des bibliothèques infinis, ou encore de Lewis Carrol avec l'Alice. Mesure et démesure des objets,phénomène d'inversions physiques, onirisme du choix des symboles, des références à l'Egypte ancienne ou des personnages sans âge, tout nous mène à entendre le silence, le passage, le possible: la parole véritable de Lovecraft est aussi une joie tout comme la parole de Houellebecq, enlisé dans l'évocation des réalités contemporaines que forment les sectes, les galeries d'art, la chambres des amants, les laboratoires médicaux, dénonce un au-delà et un ailleurs, si fragiles soient-ils, que l'on saisit toujours de la meilleure manière dans le choix des titres de Michel: Extension du domaine de la lutte, La Possibilité d'une île, La carte et le territoire, Plate-forme. Une terre les unit, celle d'être des écrivains capables d'écrire demain avec les éléments les plus atroces et obscures constitutifs de notre société à savoir le macabre du laid, le scandale du Mal, l'impossible acceptation du crime que peut constituer l'eugénisme, le cloîtrement physique et psychologique de la solitude ou encore le dégoût et la peur de la sexualité que traduisent l'oeuvre de l'un comme de l'autre de ces auteurs et qui doivent être aujourd'hui un remède contre ces injustes vérités.