image_sorties_id

La liberté se paie cher, parfois une vie ne suffit pour l'obtenir.

Le thème du dernier film de Peter Weir parle de cette liberté si rare: le prix à payer pour revoir ceux qu'on aime, revenir à la maison du pays après tant de souffrance.

Le cinéma de Peter Weir est un habitué des films de guerre: Gallipoli en 1981 et Master and Commander en 2003, mais son oeuvre ne s'y limite pas; elle questionne aussi au travers de films tels que Pic-Nic à Hanging Rock ou encore Le cercle des Poètes disparus ce que nous avons perdu, que cela soit une personne, une mémoire, ou encore ce envers quoi nous devons lever drapeau.

Les chemins de la Liberté est un film qui nous plonge dans les décors gelés de Sibérie, là où les prisonniers vivent, dans un Goulag de misère et d'espérance nous invitant à partir.Les personnages, apparaissant comme pittoresques y sons sales, vulgaires, et parlent fort, transpirent.

Interprétés par des acteurs américains tels que Colin Farrel ou encore Ed Harris, la dynamique du film est oppressante et crescendo, les dialogues des protagonistes, charcutés et haletants: décidés à fuir le Goulag dans lequel ils vivent, les prisonniers vont entamer un long périple qui les mèneront jusqu'aux montagnes de l'Himalaya.

Parvenir en un tel lieu ne sera pas une entreprise facile mais  semée de mort et de peur, de faim et de terreur. Ensemble, les personnages s'enfuient, au prix de leur vie car ils ont la foi.

Vivre au Goulag est une chose pire encore que de mourir de faim car c'est lâcheté que d'accepter sa condition misérable et grossière. S'enfuir, ce n'est sans doute pas vivre, peut-être pas même arriver à la maison du retour mais c'est lutter contre une nation, un système et aussi contre l'horreur.

Les prisonniers, en proie à des rêves et des visions le long de leur périple, marchent et ne s'arrêtent sous aucun prétexte. L'immensité des scènes, la parcimonie des dialogues témoignent d'une telle distorcion physique des protagonistes en proie à la folie de la faim et de la soif, dans le long désert de Gobi, distorcion entre la réalité sèche et épuisante des personnages, et le rêve que constitue leur quête, lointain et rayonnant de toute part, au travers du cadrage d'un arbre, de la neige ou du silence.

Au travers de la rencontre d'une jeune polonaise sur le chemin des prisonniers, Irena, interprétée par la fraîche Saonise Renan, la douceur revient comme une neige palpable, accompagner ces hommes déshumanisés par la bêtise de la guerre et les froides températures.

Peter Weir parvient ainsi presque à nous faire goûter l'attente des prisonniers par un resserement de l'action et des dialogues, à nous surprendre avec ses personnages en proie aux tempêtes de sable mais en revanche ils nous laissent incapables de comprendre l'horreur de la mort des innocents. Pourquoi?

C'est la question que se posent tous les déportés, et quand bien même ils seront revenus de l'horreur comme un Primo Levi, la barbarie humaine n'aura toujours pas de voix pour se faire entendre. Ce dont rêvent les protagonistes à leur retour est pourtant simple: ouvrir un journal, préparer de la bonne nourriture pour oublier les chiens et lapins mangés en route ou encore juste prendre du bon temps et rester au calme. Ce n'est pas la lune que veulent ces hommes, c'est sans doute juste un peu de douceur.

La liberté n'a rien à voir l'héroïsme: l'un des survivants de ce long périple, celui présenté comme le plus faible et "sentimental" pour reprendre les paroles de son camarade joué par Ed Harris nous oriente dans l'idée que la faiblesse n'est pas une lèpre, elle est même celle qui essuira le sang du blessé, à l'image de la petite fille soignant le grand Smith et qui se fera force.

La liberté, si elle apparaît comme étant un mirage pour ces personnages, parfois même comme une mort prématurée qui remédierait à la souffrance de lutter et continuer le chemin,doit donc bien exister. Mais tout céleste soit la cité Himalayiesque qui les attend, " la terre des Dieux", la quête de liberté a-t-elle mené les prisonniers aux mauvais ports? Aux rêves confondus avec la réalité, la mémoire se juxtaposant au présent, les couleurs et les sensations paroxistiques? A-t-elle rendu fou ses personnages?

Les a-t-elle noyé dans une sorte d'éternité, d'onirisme de l'horreur comme nous pouvons le voir dans les films de Terry Gilliam, qui incapable de dresser une vision cohérente de la réalité, ne peuvent que saluer, peindre, montrer du doigt les couleurs et la vie pour une dernière échappée?

Peter Weir nous invite au voyage mais ne donne pas de réponse quant à l'injustice de mourir. C'est la même tristesse de tous les films historiques, le même scandale qu'hurlent les historiens: nous ne pouvons rien contre le passé, il s'agit de regarder devant, toujours, pour que jusqu'ici tout n'aille pas si mal, que nous nous estimions chanceux, toujours, comme Harry Truman, personnage principal du film The Truman Show du même réalisateur, personnage trompé par la fausseté des images qui l'environne constituant un décor de cinéma et qui parvenant au bout de la perspective de la mer faite de carton, garde tout de même le cap et revient, enfin, à la vie, malgré ce qu'elle offre de mensonges et d'absurde.