Wim_Wenders_PinaLe film "Pina", actuellement dans les salles est un documentaire de Win Wenders autour de l'oeuvre de l'artiste, morte en 2009 d'un cancer.

Le documentaire retrace au travers de séquences chorégraphiées et de dialogues avec ses élèves ce que fut cet artiste de renommée internationale.

Son oeuvre est difficilement saisissable car elle interroge des genres qui sortent de leur cadre tel que le théâtre et la danse, ou encore le cinéma qui a fait appel à elle plusieurs fois, comme dans le film "Parle avec Elle" de Pedro Almodovar ou les "Rêves dansants" en 2009.

Sa danse explore, au travers d'une mise en scène souvent épurée, autant le corps que l'espace, l'anatomie que la place qu'elle prend ou ne prend pas dans le monde. C'est du drame de cette non-rencontre que naissent des situations exaspérantes telles que celle exprimées dans "Café muller", ou la caricature des pas et des gestes des "rêves dansants", spectacle qui vise à comprendre comment l'on peut s'exprimer lorsque l'on est n'est pas danseur.

Son oeuvre n'interroge pas tant la beauté ou l'émotion, mais peut-être le tragique/comique de la dépossession de soi, de l'impossibilité des rencontres, des faux pas des danseurs de tango, le drame de vivre qui à devenir si dramatique en devient ridicule.

La danse qu'exprime la mise en scène de Wim Wender "Pina" semble se taper le corps contre le mur et ne pas arriver à aller plus loin.  Mais où veut-elle aller?

Telle est la question qui interroge les danseuses au milieu des chaises, perdues, dans le film de Pedro Almodovar "Parle avec Elle". Sans doute passe-t-elle par les vieilles musiques des années passées, par des distorsions de mains, de visage, des petits gestes qui ne veulent rien d'autre que se dire. Mais dire quoi?

Quelque chose que le corps n'arrive pas à dire? Ou qui permettrait le dialogue amoureux?

Par la revisite de danses de salon, ou encore par la chute des corps qui à défaut de pouvoir avancer, voler et parvenir à l'autre peuvent au moins tomber, Pina nous fait rire. Etrange paradoxe de la pesanteur et de la tristesse, du fait que nos corps ne soient pas des oiseaux, et qui au mieux rencontreront la pluie: toute cette beauté appelle le ciel, appelle la foudre, appelle l'orage et la force. Les corps ne sont pas si faibles puisqu'ils sont capables de prière.

Au pire, ils toucheront l'intouchable: l'autre qui rampe, qui attend ou qui subit cette perte de corps au-devant de lui. Ils ne rencontreront rien mais auront essayé de sortir d'eux-mêmes. En cela, la danse apparaît comme une possibilité de vivre ailleurs qu'en soi passant par l'expression et non la fusion, par une attitude qui serait "éclat" de soi.

L'espace n'apparaît donc pas comme un lieu accueillant mais plutôt à construire. Il n'est pas réceptacle de corps et s'oppose à lui car il n'est pas vivant. Le seul lieu fondamental est celui du corps, et où qu'il aille, il semble se heurter à quelque chose qui ne lui appartient pas voire pire: qui ne le reconnaît pas en tant que corps.

La danse de Pina Baush interroge donc non seulement la scène où prend place le spectacle de la danse, que sa forme soit polimorphe ou simple, et le corps comme possibilité d'expression aussi large que ce qui le reçoit, corps capable, en déplaçant volontairement des chaises, de ne pas subir la pesanteur, et de se faire aussi artisan de ce qui l'environne et non instrument.

Le drame de l'existence, celui des corps qui ne se rencontrent pas n'est donc pas si grave. Quelque chose de très joyeux naît de la danse de Pina : ce sont les pas effectués ensemble, les pas rythmés, pulsés qui nient la nécessité de rencontrer l'autre et de fusionner avec lui. Nous pouvons rire, sauter dans l'eau et fusionner avec la pluie, la roche ou encore le ciel que nous appelons.

Pina nous invite au travers de son art à tomber par terre, à lever nos bras vers le ciel, et à "danser, danser, sinon nous sommes perdus", à vivre avec énergie et électricité afin de contribuer peut-être à donner lumière à un monde désenchanté.